Préserver les traditions et la santé animale en Colombie
En Colombie, les vétérinaires parcourent de longues distances en bateau le long du fleuve Amazone pour atteindre des communautés autochtones, qu’ils forment aux pratiques de gestion animale, aux mesures de biosécurité ainsi qu’à la reconnaissance et au signalement des symptômes de maladies aux autorités. L’expérience de la Colombie montre que la formation des membres des communautés dans le cadre d’un système d’alerte précoce permet d’étendre la couverture des services de santé animale, y compris dans les zones les plus reculées, grâce à des modèles de main-d’œuvre communautaire et à faible coût.
Les communautés autochtones de Colombie, dans le département de l’Amazonas, organisent leurs systèmes productifs autour du concept de la chagra depuis des siècles. Techniquement, une chagra est une zone de polyculture dans laquelle des aliments de base tels que les bananes plantain, le manioc, les fruits, les plantes médicinales et les herbes aromatiques sont produits de manière intégrée. Dans ce même espace, des activités d’élevage sont également menées, notamment l’aviculture familiale, l’élevage porcin à petite échelle et les étangs piscicoles.
Au-delà de sa fonction productive, la chagra revêt une grande valeur culturelle, étroitement liée à la préservation du patrimoine communautaire et des savoirs traditionnels. Alors que les hommes se consacrent généralement à la chasse et à d’autres activités productives extérieures, les femmes sont le plus souvent responsables du travail dans la chagra. Elles récoltent, cultivent et préparent les aliments, transmettant ainsi d’une génération à l’autre les techniques, les connaissances écologiques et les pratiques culturelles.
Le suivi de l’état sanitaire des animaux et des cultures au sein de la chagra constitue une priorité pour l’Instituto Colombiano Agropecuario (ICA, Institut colombien de l’agriculture et de l’élevage), l’autorité nationale responsable de la santé animale et végétale en Colombie. Actuellement, deux vétérinaires et trois techniciens soutiennent le programme de vulgarisation en santé animale et végétale dans le département de l’Amazonas, un territoire de 110 000 kilomètres carrés, soit environ la taille de la Bulgarie ou du Guatemala.
Pour faire face aux importants défis logistiques posés par ce territoire vaste et isolé, les vétérinaires de l’ICA ont formé 26 personnes provenant de différentes chagras du département afin de reconnaître les signes cliniques des maladies animales les plus courantes. Ces personnes formées issues de la communauté, appelées sensores (capteurs), accomplissent des tâches similaires à celles des agents de santé animale communautaires dans d’autres régions du monde, notamment en matière de détection des maladies et dans l’effort associé de mise en place d’un système d’alerte précoce. Leur travail renforce les capacités de surveillance locale, permettant un signalement et une réponse plus rapides face aux menaces sanitaires potentielles dans les territoires autochtones.
Nous avons formé les sensores afin qu’ils puissent identifier les signes de maladie et nous en informer. Avant notre intervention, les populations n’étaient pas habituées à mettre en œuvre des pratiques préventives en matière de gestion animale : il n’y avait ni vermifugation ni infrastructures adéquates, ce qui entraînait des taux de mortalité élevés. Grâce aux formations sur la biosécurité, la résistance aux antimicrobiens et la prévention des maladies, la communauté reconnaît désormais des risques tels que la rage et la salmonellose.
Yenny Soledad Infante Rivera, responsable régionale de l’ICA Amazonas
«En outre, comme le fleuve Amazone est affecté par la contamination au mercure, plusieurs espèces de poissons ne sont plus sûres pour la consommation. C’est pourquoi nous soutenons également le développement de systèmes de production piscicole plus sûrs, permettant aux communautés d’élever leurs propres poissons en étang dans de meilleures conditions sanitaires », explique Yenny Soledad Infante Rivera, responsable régionale de l’ICA Amazonas.
Comme l’illustre l’exemple de la production piscicole, produire des aliments dans la forêt amazonienne est loin d’être simple. Bien que de nombreuses communautés puissent bénéficier de l’introduction de nouvelles techniques et de races améliorées de volailles dans leurs chagras, cela pose également des défis importants. Jairo Eusebio Cachique Hernández, l’un des deux vétérinaires de l’ICA qui se rendent régulièrement dans les communautés autochtones pour des activités de formation et de surveillance, évoque souvent le cas des poules pondeuses. Ces oiseaux sont généralement transportés en bateau au cœur de la forêt tropicale et doivent ensuite s’adapter rapidement à des conditions environnementales et sanitaires entièrement nouvelles.
« Nous avons observé que ces races spécialisées présentaient de nombreux problèmes respiratoires », explique M. Cachique Hernández. « Bien que nous effectuions régulièrement des tests de dépistage de l’influenza aviaire et de la maladie de Newcastle dans les chagras, nous n’avons jamais détecté ces maladies. En revanche, les poules n’étaient pas protégées la nuit et étaient directement exposées aux variations atmosphériques de la forêt tropicale, où la température peut chuter brutalement de 40 °C à 19 °C en quelques heures à certaines périodes de l’année. Ces fluctuations créent un stress considérable chez les animaux, sans parler de leur exposition aux oiseaux sauvages et aux virus qu’ils transportent naturellement. Une fois que nous avons travaillé avec la communauté pour construire des abris simples, la situation s’est améliorée. L’application de mesures de biosécurité de base, telles que le nettoyage et la désinfection réguliers, a également fait une grande différence. »
Le travail des vétérinaires de l’ICA dans le département de l’Amazonas va au-delà de l’introduction de nouvelles pratiques ou de la sensibilisation à la santé animale dans les chagras. Les 26 sensores formés dans le département font partie d’un réseau national de plus de 5 000 personnes à travers la Colombie, qui renforcent le système d’alerte précoce communautaire. Leur rôle est de notifier à l’ICA les signes cliniques compatibles avec des maladies faisant l’objet d’un contrôle ou d’une surveillance officielle, contribuant ainsi à renforcer les capacités de surveillance dans les zones reculées du pays. Cette collaboration, qui nécessite encore des investissements et des ressources durables, a le potentiel de protéger la santé des animaux dont dépendent les communautés autochtones ainsi que l’ensemble du secteur de l’élevage colombien. Comme le souligne Yenny Soledad Infante Rivera : « Travailler avec les communautés autochtones exige du respect mutuel et un échange de connaissances. À l’ICA, nous fournissons des informations et un appui, mais nous apprenons aussi d’elles. Ce n’est pas toujours facile, mais elles ont survécu pendant des siècles dans des environnements extrêmement complexes. Il s’agit d’un échange de savoirs, de cultures et de techniques. »
Il s’agit de l’une des études de cas présentées dans le rapport 2026 sur l’état de la santé animale dans le monde. Pour en savoir plus, consultez le rapport complet.